Et si on licenciait les machines ? interroge Jacques Le Mouël dans son libre-propos sur la course effrénée à la productivité qui entraîne un "immense gâchis social" L'ancien secrétaire d'Etat à l'action humanitaire Xavier Emmanuelli guette lui, une "gigantesque messe d'action de grâce" "J'ai la sensation que l'humanité dans son ensemble piétine au seuil de nouveaux et prodigieux événements". M. Emmanuelli écrit encore dans le livre édité par l'association annonéenne Libre Esprit: "Désormais il n'y a plus d'espoir ni dans le futur, ni dans le progrès, et l'on reste là, pantelants, isolés et livrés à la fatalité d'un monde déchaîné qui n'exprime plus rien. Paradoxalement, c'est un moment d'attente, où l'espérance prend une autre dimension. Ce qui va venir désormais ne peut être que d'un autre ordre, d'une autre nature, et n'appartiendra plus totalement aux lois de la terre". Bernard Besret, chargé de mission à la Cité des Sciences, par celui d'un "monde qui bascule". "Aujourd'hui, écrit-il, les scientifiques sont les premiers à nous apprendre les vertus de l'interrogation". Commentant les convictions qui se délitent, il dit: "Les intégristes et les fondamentalistes de toutes sortes ont de beaux jours devant eux. Ils répondent à l'angoisse existentielle de ceux qui ne peuvent pas vivre sans certitudes". Alors, en avant, mais vers quoi ajoute le maître de conférence François Terrasson dans son cri : " On n'arrête pas le progrès " Pour autant qu'il dresse un tableau noir de notre humanité, ce recueil aborde aussi les sciences médicales, la religion, la psychologie avec les plumes pertinentes et révoltées de Jacques Testart, E. Laborde-Notalle, Jacques Ruffié, André Matrat., qui tous ont été invités à Annonay depuis 1990. Les piliers de cette association créée en 1989 expriment aussi leur sentiment de révolte dans ce livre inclassable mais pertinent. Pascal Fombonne,Jean Baille, Gilles Saunier nous interpellent dans cette genèse de quatre saisons de conférences et de débats à Annonay. Intégrisme, disqualification sociale, surenchère médiatique, excès technocratique, les chercheurs, penseurs, hommes publics qui sont venus rencontrer le public annonéen ont aidé à comprendre la complexité du monde dans lequel nous évoluons. A discerner peut-être, s'ils existent, les fils conducteurs qui dessinent notre avenir. Que tous les artisans de cette vision de notre monde soit remerciés, car ils nous offrent, à Annonay, l'occasion d'un autre regard 

Imprimé en juin 95 et disponible chez les libraires "la parenthèse" et "la hulotte" à Annonay.

Llbre-esprit remercie tout particulierement Phillippe Runel du Dauphiné Libéré, le réveil du Vivarais et Terre Vivaroise.

Sélection d'articles de presse à propos de 

Xavier EMMANUELLI
Bernard BESRET
Jean DELUMEAU
Albert JACQUARD
Yves COPPENS
Hubert REEVES
Olivier ROY
Bernard STASI
Michel WINOCK

REFLEXION SUR 21 ANS D'EXISTENCE DE MEDECIN SANS FRONTIERES

Dans le cadre des conférences organisées par l'association Libre Esprit, Pascal Fombonne a reçu dernièrement Xavier Emmanuelli. Cet anesthésiste réanimateur de formation s'est rendu célèbre voilà 21 ans en créant avec une équipe de copains l'association Médecins sans frontières. C'est dans le cadre de la promotion de son récent ouvrage : " Les prédateurs de l'action humanitaire " que ce personnage au cheminement exceptionnel a présenté à un nombreux public sa vie et son expérience. Au départ du mouvement, c'est la conjugaison de plusieurs facteurs qui a débouché sur la fondation de l'association. Tout d'abord, la volonté de quelques jeunes médecins de créer une structure capable d'apporter une aide rapide et efficace en cas de nécessité, et cela quel que soit le lieu dans le monde. La naissance des premiers SAMU après 1968 allait, c'est le second point, révolutionner le milieu médical. " On est les enfants du SAMU ", nous confie Xavier Emmanuelli. Ce n'est plus le blessé qui va vers l'hôpital mais l'inverse, Médecins sans frontières se propose alors d'appliquer la même stratégie face aux catastrophes, qu'elles soient naturelles, politiques ou autres. Le troisième élément a été la rencontre avec les journalistes de la revue médical Tonus. Cette dernière avait lancé l'idée d'une vaste opération d'aide au Bengladesh. La médiation faite autour du projet mettra définitivement Médecins sans Frontières (MSF) sur orbite. Après une tentative infructueuse d'association avec la Croix Rouge française, bien vite MSF s'est trouvée confrontée à des situations difficiles. De là est née une expérience devenue irremplaçable qui se transmet entre médecins sur le terrain. " Apprendre se fait par mimétisme au contact d'un maître ", nous dit Xavier Emmanuelli. L'action humanitaire doit être bien structurée. Il faut une stratégie imaginée par les uns, une tactique appliquée par d'autre, et enfin l'exécution des plans fixés. Beaucoup de rigueur est nécessaire pour éviter que l'énorme machine qu'est devenue Médecins sans Frontières ne s'englue dans les problèmes logistiques ou administratifs qui retarderaient les secours. Exotisme et cruauté De la rapidité d'assistance dépend bien souvent le nombre de vies sauvées. Cependant, malgré sa vitesse d'intervention, Médecins sans Frontières est rarement le premier sur les lieux. Les journalistes ont déjà positionné leur matériel. Toute intervention se passe sous l'œil inquisiteur des caméras. Avec les moyens de retransmission ultra rapides, c'est quasiment en direct que, de notre fauteuil cossu, nous assistons à l'opération. A tel point, comme le souligne Xavier Emmanuelli, que si MSF n'est pas sur les lieux de la catastrophe, il manque au décor stéréotypé de la situation. Notre esprit est forgé à des images bien précises, des clips où l'on peut retrouver tous les éléments nécessaires à une dramatisation à l'extrême. Presque de la mise en scène. Exotisme et cruauté faisant le plus souvent recette auprès des téléspectateurs. Qui est coupable de cette situation ? Les médias répondent qu'ils ne font que satisfaire une demande. Médecins sans Frontières est pris entre le besoin de montrer au donateur que leur argent est bien utilisé mais entre totalement dans le système dénoncé. Quant au spectateur, il rejette bien entendu toute responsabilité. Les médias : ce sont eux qui provoquent la surenchère macabre, et malgré un certain fatalisme, Xavier Emmanuelli ne mâche pas ses mots à leur égard. Leur influence draine autour de l'humanitaire tout sortes de gens attirés uniquement par intérêt. Le but premier est rapidement supplanté par des finalités bassement matérielles. Un temps pour tout Le réseau social en est affecté. Tout va trop vite, l'actualité en pousse une autre. C'est alors que Xavier Emmanuelli présente un autre visage. Il ajoute une dimension spirituelle à ses propos en citant l'ecclésiaste qui nous dit qu'il faut : " un temps pour tout, un temps pour les semailles, un temps pour la naissance, et un temps pour la mort " Oublier les clips et autres spots sans début ni fin. Eviter l'intemporel télévisé qui fausse l'actualité et par la même les rapports entre les hommes. Cette situation n'est bonne à ses yeux que pour générer des phénomènes tels que la drogue et autres fléaux modernes. Xavier Emmanuelli sait de quoi il parle puisqu'il œuvre actuellement au sein de la centrale de Fleury-Merogis. C'est un homme passionnant qui décrit sans concession une association qu'il a créée, à laquelle il a tout donné et qui, en échange, leur a apporté une nouvelle dimension à son existence. Du jeune communiste des années 1970 au pèlerin de l'aide humanitaire qui annonce à demi-mot qu'il y a une cause qui nous dépasse, et va même jusqu'à envisager la notion de Dieu, il y a un monde. Celui-là même qu'il a parcouru pendant des années et qui l'a ramené à son point de départ : la France. Avec l'ouverture de mission solidarité France, Médecins sans Frontières reconnaît implicitement l'échec du système médical considéré comme le premier du monde. Une soirée exceptionnelle grâce à une personnalité hors du commun qui, au travers de propos parfois crus mais toujours sincères, aura réussie à lever un voile sur un monde que l'on croyait pourtant bien connaître.
                                                                                                        Philippe RUNEL

CONFITEOR,DE LA CONTESTATION A LA SERENITE        

BERNARD BESRET OU LA FOI D'UN HERETIQUE. La salle du Centre Communal d'Action Sociale était comble ce samedi pour la conférence de Bernard Besret à propos de son livre " Confiteor ". Deux mois après Jean-Claude Barreau venu nous parler de l'Islam, l'association " Libre Esprit " invitait cet ancien moine cistercien pour une réflexion plus générale sur Dieu par-delà les particularismes des religions. Vingt ans de vie monacale, une participation active au concile Vatican II. Mais rapidement, il rencontre au sein-même de l'Eglise une opposition violente et passionnée. Ses idées révolutionnaires finiront par provoquer sa destitution de toute fonction ecclésiale et son retrait de la vie publique, jusqu'à l'écriture de " Confiteor ". Tout cela a permis à Bernard Besret de se forger une conception originale et œcuménique de la spiritualité. L'ascèse des mystiques n'est, pour lui, ni un sacrifice ni une souffrance imposée, mais une méthode destinée à favoriser l'éclosion de la conscience au cœur d'un organisme sain et reposé : le corps humain. Dans l'échelon de la complexité qui va de l'inanimé dépourvu d'orientation à la multipolarité de l'homme, il découvre l'élan qui doit pousser l'être humain au-delà de la vie purement matérielle. Bernard Besret ne rejette pas la religion. Il reste ému par la richesse de l'enseignement évangélique et garde un bon souvenir de sa vie de moine cistercien. Conscient néanmoins de la diversité des moyens élaborés par les cultures philosophiques et religieuses qui se succèdent ou se côtoient depuis l'aube de l'histoire, il donne à l'individu le droit et le devoir de se développer lui-même sa propre spiritualité hors des dogmes et des institutions imposées. Tout comme Jean-Claude Barreau, Bernard Besret revendique le recours à l'esprit critique. Il a ainsi élaboré des critères de jugement sur les moyens présentés à l'homme pour atteindre l'état de conscience optimum. Dans son optique, ces moyens ne sont acceptables que dans la mesure où ils sont ouverts sur le monde au lieu de provoquer l'enfermement dans l' " un " immobile et stérile. Il faut selon lui éloigné la binarité manichéenne (oui-non, blanc-noir, bon-mauvais…) pour devenir ternaires ou quaternaires, fuir le dogmatisme autoritaire pour laisser jouer librement les principes dialectiques. Mais il serait vain d'essayer de résumer en quelques lignes la subtilité de la réflexion de Bernard Besret. Les personnes présentes ont pu approfondir le sujet hors d'un débat qui se prolongea tard dans la soirée. Le conférencier s'est ensuite prêté amicalement à la tradition des dédicaces.
                                                                                                    Gilles SAUNIER 

 LE JARDIN DES DELICES : UN PARADIS PERDU ?   

 A Annonay, Jean Delumeau professeur au collège de France a commenté, dans les premiers chapitres de la Bible, le récit du Paradis Terrestre et du péché originel. Un exposé clair, marqué par l'humour et la science du spécialiste. Le paradis perdu, l'âge d'or : un mythe commun à toute l'humanité. Comme une espèce de " Belle époque où toute était parfait ". Ce récit a fait problème. Jusqu'à une époque très récente, il a été considéré comme littéralement historique, à de très rares exceptions, par les théologiens aussi bien protestants que catholiques. Et, tout au long du Moyen Age et même après, on a cherché le site du " Paradis Terrestre ". Une lettre du " prêtre Jean " (l'homme a existé mais la lettre était un faux) en donnait une description à mettre l'eau à la bouche. La recherche du Paradis Terrestre a mobilisé beaucoup d'énergies et stimulé les voyages. Ceux de Christophe Colomb comme d'Américo Vespuci par exemple. Finalement on s'est résigné à dire qu'il avait été détruit par le Déluge. La création de l'homme et sa chute ont donné lieu à des explications hautement fantaisistes. Adam aurait été crée le 25 mars et, avec son épouse, il aurait péché le vendredi suivant, 1er avril, en mangeant un fruit qui aurait pu être un ananas ! On n'osait pas remettre en cause cette explication littérale de crainte de démolir la Bible. C'est au XVIII ème siècle sous l'influence des savants comme Buffont et Lamark (qui n'étaient pas des incroyants) et des théories évolutionnistes que les Eglises ont commencé à évoluer. On sait que, depuis, la science exégétique a fait des pas de géant, particulièrement, depuis un siècle, avec le père Lagrange et l'Ecole Biblique de Jérusalem. Si quelques fondamentalistes prennent ces récits au pied de la lettre, on ne peut nier que leur interprétation est symbolique. Jean Delumeau note qu'à part ce premier récit, la Bible ne parle pratiquement jamais d'un " péché originel ", mais des ruptures d'Alliance dont le peuple se rend coupable. Jésus n'en parle jamais. Et si saint Paul, dans sa lettre aux romain dit que " par un homme le péché est entré dans ce monde ", il s'appuie sur la traduction grecque de la Bible (celle dite des Septante) qui a fait un contre-sens en raison du mot Adam un nom propre, alors que c'est un nom commun : Adam veut dire " l'homme ". Et le concile Vatican II ne parle pas du Péché Originel à propos du Baptême. Il dit que ce sacrement est l'entrée dans l'Eglise. Un débat fort intéressant à suivi l'exposé. Interrogé sur l'explication donnée par le catéchisme universel sur le péché originel, il regrette comme ses collègues du Collège de France et des théologiens, que cette explication fasse l'impasse sur les découvertes historiques et préhistoriques de la science. Comment croire qu'un Dieu bon puisse punir toute l'humanité pour une faute commise par un couple à la conscience balbutiante. Mais alors, ces récits seraient-ils légendaires ? Non. Ils sont symboliques. Ils nous disent qu'il y a, dans l'homme, une recherche incoercible de bonheur, que Péché et Bonheur ne peuvent cohabiter et que le mal vient du fond des âges. L'homme conscient a souvent péché contre l'alliance avec son Dieu. Mais il n'y a pas de culpabilité héréditaire. L'hypothèse des " Limbes " a été imaginée pour corriger la doctrine de St Auguste qui envoyait en enfer les enfants morts sans baptême. Officialisée en 1794, cette hypothèse est abandonnée. Jean Delumeau a invité son auditoire à remplacer l'image d'un Dieu dont il faudrait " apaiser le courroux ", par celle du Dieu d'Amour qui nous appelle à faire alliance avec lui. Mais le diable existe : le conférencier en voit le signe dans les injustices, les haines, les malheurs fomentés par l'homme. La conclusion de Jean Delumeau : le Paradis n'est pas derrière nous. Il est devant, dans nos efforts pour rendre ce monde meilleur. Et dans l'Amour de Dieu qui veut nous transfigurer. Notre conclusion : Dieu a livré son message à travers les médiations humaines forcément imparfaites. Et la Foi n'a rien à redouter des investigations de la science qui est, elle aussi, message du créateur.
                                                                                                Marcel LAVILLE

VOICI LE TEMPS DU MONDE FINI       

Albert Jacquard nous propose une histoire de la pensée technique et scientifique des origines à nos jours, en faisant observer quels furent les ralentissements, les accélérations aussi, de l'histoire intellectuelle de l'humanité. Après avoir rappelé combien les révolutions scientifiques ont radicalement modifié nos conceptions du temps, de la matière, de la reproduction, du vivant, l'auteur insiste sur ce qui lui paraît essentiel: rien ne sert d'avoir acquis une maîtrise vertigineuse de notre environnement si tant de science devait conduire à la violence que constituent la faim dans le monde et la guerre planétaire. Utopiste, et affirmant le droit de l'être, Albert Jacquard se veut plus réaliste que les "politiques" qui - il n'a pas de peine à le démontrer, exemples à l'appui- se trompent bien souvent. Ils oublient, ces hommes politiques, que la Terre a désormais les dimensions d'une petite planète bleue, photographiée de la Lune en 1969 par Armstrong et Aldrin ; que nous vivons tous, désormais, dans un même monde fini, que ce qui touche les uns ne peut que concerner les autres. Les périls actuels encourus par le genre humain, Albert Jacquard les exprime en une formule: avec des moyens techniques et militaires qui sont ceux d'aujourd'hui, l'humanité continue à penser, donc à agir, en suivant des types de raisonnement qui datent du Moyen Age.

LE RÊVE DE LUCY

D'où venons-nous, qui sommes-nous, où allons-nous ? Ces questions n'ont jamais cessé de préoccuper les hommes. Elles ont reçu toutes sortes de réponses, religieuses, métaphysiques, ésotériques et scientifiques. L 'homme descend du singe mais aussi des premières bactéries et avant tout des astres et des galaxies: il n'y a qu'une seule histoire du monde qui débute il y a quinze milliards d'années et qui se poursuit dans le sens d'une complexité croissante. Une seule et même saga qui unit les premières particules de l'univers, les premières molécules du vivant, les premières cellules animales et l'homme. Au sein de l'ordre des primates, apparus il y a soixante-dix millions d'années, une superfamille retient l'attention des paléoanthropologues : les hominoidés. Tout d'abord arabo-africaine, il y a trente-cinq millions d'années, puis arabo-africaine et euroasiatique, il y a dix-sept millions d'années lorsque ces deux ensembles continentaux entrent en collision, cette superfamille va nous conduire à l'émergence des Hominidés, notre famille, apparue il y a environ huit millions d'années en Afrique de l'est. Les premiers Hominidés ou Australopithèques vont coloniser toute l'Afrique de l'est et du sud et cohabiter, avant leur extinction il y a environ un million d'années, avec les premiers représentants du genre Homo qui connaîtra une expansion planétaire sans précédent. Yves Coppens, ancien professeur d'anthropologie au Museum National d'Histoire naturelle et ancien Directeur du Musée de l'Homme, est aujourd'hui professeur au Collège de France où il occupe la prestigieuse chaire de "Paléoanthropologie et Préhistoire", et aussi membre de l'Académie des Sciences. Il nous propose un scénario original po11r l'apparition et l'évolution des Hominidés, fondé sur les grands bouleversements tectoniques et paléoclimatiques le long de la Rift Valley en Afrique de l'est au cours des dix derniers millions d'années. Il a collaboré lui-même à la découverte d'un grand nombre de nos ancêtres fossiles, essentiellement en Ethiopie, dans la Vallée de l'Omo et dans la région de l'Hadar où il a co-participé à la trouvaille du plus connu de tous les fossiles: Lucy, pré-australopithèque des Afars

SCIENCE ET SIMPLICITE                                                    

Théâtre bondé à Annonay, où l'Association Libre Esprit avait invité Hubert Reeves. Un savant dont l'humour et la simplicité ont conquis l'assistance. La conférence s'est déroulée avec des diapositives. Curieusement, le premier nous montrait un petit garçon et une petite fille : regard pudique et attitude indiquant déjà l'attirance des sexes. Cette attirance est aussi ce qui existe dans la nature dans l'infiniment petit comme dans l'infiniment grand. Puis les images se succèdent. L'univers au moment de " la grande soupe ", il y a quinze milliards d'années. Les nébuleuses avec leurs centaines de milliers d'étoiles. La structure d'un atome. La mort d'une étoile, il y a dix siècles. La formation de l'eau. La chaîne d'ADN d'où est sortie la vie. La vie qui est partie de la matière simple mais qui, guidée par une mystérieuse loi se diversifie, devient de plus en plus complexe. Nous sommes des poussières d'étoile. La chaîne de la vie aboutit à l'Homme, mais à partir de la matière préexistante depuis le big-bang. S'il nous fallait compter les particules qui nous composent, il faudrait 29 zéros derrière le 1. Quant à notre cerveau, c'est une machine fantastique avec quarante milliards de cellules. Reeves nous a expliqué le soleil, la formation des planètes : les météorites attirés par la terre qui se sont contusionnés dans l'espace. Un autre élément, la mort. Elle est constitutive de la vie. C'est la mort du moustique qui fait vivre l'hirondelle dont les évolutions dépassent de très loin celles des avions les plus perfectionnés. La mort peut se trouver dans la destruction de la nature. Le monde, nous dit-il, a plusieurs fois frôlées la destruction atomique ces dernières décennies, si l'on en croit les archives du Kremlin. Il y a la pollution chimique et industrielle dont on commence enfin à s'inquiéter. Arrivera-t-on à diminuer les fumées produisant l'effet de serre. On a pris conscience du danger. La conférence de Rio en témoigne. Le débat. Nombreuses questions auxquelles Hubert Reeves a répondu familièrement, assis sur un coin de table. L'Univers est et restera sans doute en expansion. Mais il n'est pas exclu qu'il rapetisse. Cela conduirait à une énorme augmentation de la température. -L'effet de serre ? -En tout état de cause, La température de la planète va augmenter de 7 à 10 degrés en 200 ans. Les conséquences en sont imprévisibles. - Pourquoi la nuit est noire ? - Parce que l'univers est jeune. S'il avait toujours existé, il aurait stocké assez de lumière pour que la nuit soit claire. - Y-a-t-il d'autres planètes habitées comme la notre ? Certains disent non. Reeves pense que c'est probable. Il y eut aussi des questions touchant la métaphysique. - La pensée vient-elle du cerveau…ou d'ailleurs ? - La question est mal posée. La vraie question est " D'où vient cette loi qui pousse la nature à se diversifier, à se perfectionner de plus en plus ? " - Qu'y avait-il avant " la soupe " originelle ? - Comment le savoir. Jusqu'où remonter et comment ? On risque d'être victime de mirages comme le voyageur dans le désert. - Les lois de la nature sont-elles immuables ? Depuis quinze milliards d'années elles ont varié de 1%. Sur quelle table de pierre sont-elles gravées ? On ne sait pas ce qu'il y a derrière l'univers. Plus exactement l'univers est sans doute infini. Mais la persistance de ces lois pose la question connue : " Le hasard ou la nécessité ". Or le déterminisme, la nécessité ne sont pas absolus. Sinon, tout le monde serait pareil, ce qui n'est pas le cas. Cela n'a pas été dit, mais nous amène à la réflexion de Pascal effrayé devant cette immensité et concluant : " L'Homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant ". Merci à Hubert Reeves de nous avoir aidé à penser, sans qu'aucune nécessité ne nous ait obligés à venir l'entendre.
                                                                                                Marcel LAVILLE

FIRMAMENT

 Hubert Reeves pour un voyage dans le temps et l'espace. C'est sans doute pour être plus près des étoiles que le public avait investi ce vendredi la 2éme galerie du théâtre municipal. Quoi de plus normal à cela quand on sait que l'espace d'une soirée c'est le célèbre Astrophysicien Hubert Reeves qui a animé la 18ème conférence de l'association Libre Esprit. Pour la venue d'Hubert Reeves dans notre cité, le théâtre a accueilli un nombre de spectateurs rarement égalé par le passé. Ce succès n'a d'ailleurs pas été sans causer certains soucis aux organisateurs et aux services de sécurité. Après avoir été reçu par de chaleureux applaudissement Hubert Reeves a immédiatement emporté le public dans un voyage dans le temps et dans l'espace. Des séries de diapositives lui ont servi de fil conducteur tout au long de ses explications. La première des images projetée résumait à elle seule la suite de la conférence. Deux enfants côte à côte qui de toute évidence ne sont pas insensible à leur charme respectif. De cette banale scène quotidienne il a fait le point de départ de ce qui allait devenir un exposé logique et précis. Une grande popularité Tantôt scientifique, ethnologue, écologiste ou poète, durant 45 mn il nous a fait revivre la création de l'univers, de la terre, l'apparition de la vie et son évolution à travers les temps. Bien sûr les spécialistes seront un peu restés sur leur faim, espérant de ce grand savant toujours plus d'informations et de précisions. Mais l'expérience du conférencier lui fait privilégier la clarté et la simplicité qui sont la garantie d'être compris par le plus grand nombre. C'est d'ailleurs là une des principales qualités d'Hubert Reeves que de pouvoir dans la même heure soutenir un exposé devant des scientifiques et ensuite reprendre ses explications pour un public populaire. C'est sans doute entre autre de cette aptitude que provient sa grande popularité. La naissance de la complexité. Au départ tout n'était que désordre et incohérence, petit à petit l'univers s'est organisé. Les millénaires s'écoulant, la nature n'a alors eu qu'une obsession : celle de créer toujours du nouveau. " Tous les évènements, même apparemment négatifs, ont joué un rôle dans la naissance de la complexité nous dit-il. Un volcan, la mort d'une étoile… ont à leur façon été à l'origine de ce qu'il y a de plus élaboré dans la nature, c'est à dire la vie, et plus particulièrement l'être humain. Mais serait-ce ce processus visant à la complexité qui a programmé l'homme pour le pousser à développer une machinerie qui aujourd'hui est susceptible de mettre en péril son avenir. Hubert Reeves en est convaincu. C'est pourquoi son leitmotiv actuel est de faire prendre conscience à tous que nous courons à notre perte. Pour cela il n'abuse pas du langage traditionnel très en vogue mais il sait expliquer et dénoncer sans dramatiser gratuitement. On ne peut alors que regretter qu'il se soit arrêté en si bon chemin et qu'il n'ait pas souhaité approfondir son état des lieux et proposer des solutions. Malgré tout durant le débat qui a suivi sa démonstration il fut possible de le questionner pour préciser un point ou en évoquer un nouveau. Ainsi, d'ores et déjà on peut dire que cette conférence restera une soirée exceptionnelle tant pour le public que pour l'association Libre Esprit.  

                                                                                               Phillipe RUNEL


LE NATIONAL -ISLAMISME , PRODUIT DE LA SOCIETE OCCIDENTALE        

"Saviez-vous que les trois quarts des personnes membres d'Al Qaïda ayant participé à l'attentat du World Trade Center à Manhattan le 11 septembre 2001 étaient toutes récemment islamisées, en rupture avec leurs familles et avec l' Islam officiel, après une éducation occidentale. Lorsque  Olivier Roy achève sa phrase un mouvement de surprise agite la foule présente. A force de diaboliser une sorte d'islam médiéval et obscurantiste, on en avait oublié le rôle de l'occident dans la naissance de l'Islamisme. L'islamisme selon la définition qu'en fait Olivier Roy, n'est ni plus ni moins qu'une idéologie politique appuyée sur une religion, le tout fortement nourri de culture occidentale. Une idéologie dans laquelle on retrouve tous les termes propres à l'occident que l'on est censé combattre, tels que : parti, état, souveraineté et surtout le terme d'idéologie même. "Il y a de ce point de vue là, une véritable acculturation de la part d'une idéologie basée sur une religion pourtant orientale." Explique Olivier Roy. Au départ, Ies mouvements islamistes ont un but: islamiser la société par la force s'il le faut. Le plus parfait exemple sera la République islamique d' Iran. Aujourd'hui qu'en reste-t.il ? En 23 ans le régime s'est normalisé. Entre temps, les partis dits islamistes se sont nationalisés et ont peu ou prou accepté le pluralisme démocratique sans réussir forcément à prendre le pouvoir. C'est le cas en Turquie où régulièrement le parti islamiste est battu aux élections, la grande majorité des Turcs musulmans ne souhaitant pas remettre en cause la laïcité. Olivier Roy, l'un des plus éminents spécialistes sur la question de 1'Islam dans nos sociétés occidentales. En dix ans, l'islamisme est devenu nationaliste et s'est replié sur chacun des états dans lequel il est plus ou moins toléré. Le nationalisme ! Autre héritage de l' occident. "Ce qui s'est passé le Il septembre 2001 n'a pas changé la face du monde ni les tendances lourdes de la politique américaine dans le monde" explique Olivier Roy. "Dans certains cas cela aura facilité les choses aux Américains pour intervenir en Afghanistan au nom de la lutte contre le terrorisme et éventuellement en Irak. Le national-islamisme est une vraie radicalisation de cette idéologie. Dans les quartiers... Elle se réalise dans nos pays occidentaux, dans les quartiers des banlieues difficiles. C'est là que sont recrutés les futurs combattants d'Al Qaïda, des jeunes pour la plupart. Le principe est celui de la secte et commence par une véritable déculturation de la personne. On approche le jeune! On lui explique que la culture apprise à l'école ou au lycée en dehors de l'islam et de tout ce qui s'est passé depuis le prophète est mauvais, que ses parents ne sont pas de bons musulmans et que la vérité tient dans le document de 18 pages que le recruteur lui remet." A partir de là, l'adolescent déjà dans une période de contestation des parents et de la société, est une proie facile. Il ira au nom de cette idéologie, jusqu'à contester l'enseignement prodigué dans son établissement scolaire tout particulièrement dans le domaine de l'histoire: remise en cause de la shoa par exemple etc. Alors que faire ? Selon Olivier Roy "Il faut éviter les politiques trop volontaristes et laisser la communauté musulmane gérer ses affaires tout en restant vigilant quant à l'intégration, la culture et l'éducation."
                                                                                                        Gilles SAUNIER

UN ESPRIT LIBRE DANS UNE REPUBLIQUE FERME           

L'association Libre Esprit a invité jeudi dernier Bernard Stasi, au théâtre municipal d'Annonay, ancien médiateur de la République et président de la Commission chargée par Jacques Chirac d'établir le rapport baptisé de son nom. Le thème de la soirée était "laïcité, République et cohésion sociale". Homme de débat, Bernard Stasi n'a pas voulu parler trop longtemps, préférant l'échange et la discussion au monologue. Il a tout de même pris le temps de circonscrire le sujet en posant quelques définitions et précisions utiles. D'abord sur le travail fourni par sa commission : il s'agissait pour elle d'élaborer les bases d'une loi dont l'effet serait non pas d'exclure, mais au contraire de permettre à tous de vivre ensemble dans le cadre qu'a choisi la France d'une République laïque, tolérante et accueillante mais qui doit aussi déterminer les limites à respecter par chacun pour que la liberté des uns n'empiète pas sur celle des autres. Au-delà du thème rabattu par la presse, du port du voile à l'école, l'orateur a insisté sur l'esprit d'ouverture dans lequel a œuvré sa commission, prenant le temps d'auditionner l'ensemble des acteurs concernés : personnel enseignant et hospitalier, représentants des diverses confessions. Dans un pays de plus en plus multiculturel et multireligieux, le voile islamique, notable par son évidence et célèbre par l'intransigeance de ses adeptes n'est qu'un élément identitaire parmi d'autres, comme l'a fait remarquer un membre du public lors de son intervention. Ne devrait-on pas aussi s'interroger sur la manière dont les marchands d'aujourd'hui transforment les vêtements des adolescents en supports publicitaires pour leurs propres marques ? Ensuite sur ce qu'est la laïcité. Ce n'est pas l'athéisme, ce n'est pas non plus le rejet du fait religieux, encore moins de la pratique religieuse. C'est une manière de permettre aux croyants comme aux athées de se côtoyer dans le respect mutuel et sans agressivité. Dans un pays laïque toutes les religions sont les bienvenues, à égalité entre elles et le droit est reconnu à chacun de pratiquer son culte dans les limites de la légalité. Mais la religion est exclue de la sphère politique. Elle relève de l'intime et du privé. Elle doit donc s'arrêter au seuil de l'école républicaine qui est l'endroit où les enfants apprennent et assimilent ce qui fait le socle de cette cohésion sociale, l'histoire et les principes de l'état républicain. Bernard Stasi a eu raison de privilégier le dialogue avec les personnes qui s'étaient déplacées pour l'entendre. Les interventions du public ont été nombreuses, certaines applaudies, d'autres fraîchement accueillies par une assistance qui a prouvé que le sujet était loin d'être épuisé. Entre les nostalgiques du port de la blouse obligatoire et les partisans d'une liberté totale pour les jeunes de leur choix vestimentaire, entre les promoteurs d'une rigueur Sarkozyenne dans l'application des principes républicains et les chantres, nettement supérieurs en nombre à la satisfaction de l'orateur, du dialogue et de l'échange, il reste encore l'espace de futurs débats passionnés et fructueux. Mentionnons pour finir, la prestation d'ouverture de Nathalie Gettliffe qui a interprété à capella deux chants révolutionnaires d'une voix que nous qualifierions volontiers de "divine", si nous ne craignions pas de contrarier par cet adjectif l'esprit laïc et républicain de la soirée.   Gilles Saunier

LA FRANCE ET LES JUIFS, DE 1789 A NOS JOURS           

Historien renommé, auteur de nombreux ouvrages dont " Le siècle des intellectuels ", fondateur de revues, notamment " L 'Histoire ", conseiller littéraire et professeur émérite, Michel WINOCK était invité par l'association Libre-Esprit au théâtre d'Annonay, le mercredi 8 juin, pour une conférence-débat sur son dernier livre, " La France et les juifs de 1789 à nos Jours ". Michel Winock avait déjà abordé le sujet dans " Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France ", ainsi que dans " La France de l'affaire Dreyfus ". Ce nouvel ouvrage lui a été inspiré par la résurgence récente d'un antisémitisme brutal sur le territoire français, qui se manifeste par un discours très critique envers la politique d'Israël, mais aussi, de manière plus radicale, par des agressions de personnes, par des profanations de cimetières ou par des attentats contre les établissements religieux. Michel Winock a par ailleurs été frappé, en lisant les presses américaine et israélienne, de constater--que ces deux pays considèrent aujourd'hui la France comme un pays viscéralement antisémite, pas seulement à cause des tensions actuelles au Moyen Orient qui se répercutent sur son sol, mais par sa nature profonde, les preuves historiques de cet aversion congénitale étant l'affaire Dreyfus et le gouvernement raciste de Vichy. Prenant du champ avec l'actualité, l'historien a fouillé dans les évènements des deux siècles écoulés pour y découvrir ce qui caractérise véritablement la relation de ce vieux couple qui aurait encore du mal, selon certains, à vivre ensemble. Sous l'angle historique, le tableau devient plus nuancé. La Révolution, en proclamant l'égalité de tous dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, a été la première à émanciper les juifs en Europe. Au dix-neuvième siècle, les juifs participent à leur intégration en s ' engageant, dans le Grand sanhédrin de 1807, à soumettre " leurs devoirs religieux aux lois politiques ". Deux juifs font partie du gouvernement de 1848. Un juif, Achille Fould, est ministre des Finances de Louis Bonaparte. Jusqu'à l'affaire Dreyfus, les juifs de France sont tour à tour tolérés, ignorés, acceptés ou critiqués, essentiellement, comme l'analyse Michel Winock, selon les besoins des factions en présence. L'Eglise catholique sera longtemps partagée entre le respect du peuple dont Jésus est issu et le reproche qu'elle lui fait de ne pas avoir compris son message. Son antipathie s'exprime de la façon la plus outrée par la voix du journal " La Croix ", que sa couverture, à côté de l'image de la crucifixion, proclame fièrement " Le journal le plus antisémite de France ". Les nationalistes apprécient à l'occasion le patriotisme républicain des juifs tout en les utilisant comme boucs émissaires dans les pires excès de leurs discours. Les juifs, en tant que communauté minoritaire, sont par exemple la cible idéale d'un Drumont, auteur de " La France juive ", qui les rend responsables des inondations comme des défaites militaires ou des débâcles financières. Là où il faut un coupable, quand une mauvaise passe exige de désigner un responsable contre qui fédérer des groupes qu'autrement rien ne permettrait de rapprocher, le juif est là. Cet opportunisme n'est certes pas des plus honnêtes, mais il n'empêche par les juifs d'exister socialement et économiquement, à égalité avec le reste de la population française. Eclate l'affaire Dreyfus. La Haute Cour militaire a condamné un officier juif à la déportation pour trahison. Zola publie son " J'accuse " et l'antisémitisme se répand dans la République. On ne peut pas attaquer l'armée dans le contexte patriotique et militariste de l'époque. Les nationalistes contemporains vont jusqu'à déclarer que peu importe que Dreyfus soit coupable dans les faits, si le bien de la France exige qu'il soit désigné coupable, qu'il le reste. Ici encore, les juifs deviennent les victimes expiatoires d'un malaise franco-français. Et Michel Winock, citant le grand-père du philosophe Michel Levinas, nous dit que cet affrontement qui déchire la France autour d'un petit officier juif, entraînant duels, foires d'empoigne, procès et suicides, loin d'être le signe d'un antisémitisme généralisé, démontre que pour un juif, ce pays où des intellectuels vont jusqu'à se faire condamner à des peine de prison pour avoir défendu l'un d'entre eux au nom de la justice n'est finalement pas une si mauvaise terre d'accueil que cela. La preuve en sera la réhabilitation finale de Dreyfus. Pendant la première guerre mondiale, nombreux sont les juifs qui se distinguent par leur patriotisme et leur ardeur au combat. Les nationalistes eux-mêmes en conviennent. Léon Blum prend la tête du gouvernement du Front Populaire en 1936. La seconde guerre mondiale fournirait un nouvel exemple de l'antisémitisme viscéral français avec les lois et les mesures antisémites du gouvernement de Vichy, promulguées souvent sans que l'occupant n'ait besoin d'exercer la moindre pression. Encore une fois, Michel Winock préconise la nuance. De même que l'occupation n'a pas été ce festival de résistance héroïque qu'ont voulu dépeindre vingt ans d'après-guerre sous prétexte de réconciliation, elle n'a pas non plus été le théâtre exclusif d'une collaboration honteuse. Si la France a participé à des déportations, elle est aussi le pays qui compte le plus de Justes (personnes reconnues par l'état d'Israël comme ayant sauvé des juifs pendant la guerre) après la Pologne. Et si la reconnaissance de ce qui s'est passé a mis du temps, les dernières commémorations d'Auschwitz ont bien montré-que le souvenir se perpétue en France comme ailleurs. Alors pourquoi cette résurgence depuis quelques années ? Déterminisme congénital toujours ? On doit, là aussi, analyser causes et circonstances particulières. La suprématie militaire israélienne après sa victoire dans la guerre des 6 jours, suivie du conflit aujourd'hui plus virulent que jamais avec les palestiniens, avivé et instrumentalisé par un intégrisme religieux peu scrupuleux, éveille chez l'ancienne puissance coloniale française des états d'âme qui gênent son appréciation des faits. Une fois de plus, les juifs sont les coupables désignés par une propagande partiale, nourrie d'une idéologie religieuse que la culpabilité née d'un passé colonial mal assumé n'aide pas à combattre, bien plus que la cible d'une haine supposée ancrée dans l'esprit français. Michel Winock a clos son exposé en réaffirmant sa confiance dans les vertus de tolérance et de justice de la République, en même temps qu'il a insisté sur l'importance de l'éducation et de l'entretien de la mémoire, rappelant le long silence hypocrite de l'après guerre à ceux qui trouvent qu' " on en fait trop " sur la commémoration de 1 'holocauste. A la suite d'un débat où fut évoqué le rôle contradictoire des acteurs régionaux, avec d'un côté la virulence contre Léon Blum du député antisémite Valla, et de l'autre le sauvetage de nombreux enfants juifs par la population du Chambon-sur-Lignon, Michel Winock a dédicacé ses livres à une vingtaine de personnes du public.