Mai 2016, le printemps du peuple ?

   

Un an avant la prochaine élection présidentielle, six mois après les « évènements » de novembre 2015, place de la République à Paris les nuits sont fraîches et debout. Partout à travers l’Europe, on a assisté à des tentatives de renouvellement, au moins temporaire des structures politiques, avec plus ou moins de succès, et dans toutes les directions de l’échiquier politique. Ainsi l’actualité récente a-t-elle connu une ascension des partis nationalistes en Allemagne, Autriche, et avec des postulats forts différents, au Royaume-Uni avec le parti « Ukip », pour ne pas parler, des souverainismes catalans et écossais, fondés sur une tout autre logique. Au Sud, il y a eu le mouvement de Bepe Grillo en Italie, et dans un autre style l’arrivée au pouvoir du jeune président du conseil Renzi. En Espagne, les « contestataires » de Podemos ont raflé la mise, sans parler de ce qu’il s’est passé en Grèce. Et la France, quel visage offre-t-elle ? Le principal parti de droite, si tant est que cela ait encore un sens, puisque les changements de majorité amènent néanmoins une étonnante continuité de l’action politique (qu’on se souvienne en effet du traité européen rejeté par référendum et voté par le Parlement, ou bien encore de la réforme territoriale, qui figurait dans les objectifs de la présidence Sarkozy et que François Hollande a finalement conduite), a bien changé de nom, passant de l’UMP aux Républicains, mais n’a pas renouvelé pour autant en profondeur son personnel politique. Son dirigeant est son ancien maître, pour ne pas aborder le cas de certains candidats potentiels à l’élection présidentielle déjà aux affaires avant l’arrivée du nouveau millénaire. Au Parti Socialiste, le nom n’a pas changé et les cadres non plus. À côté de ces mastodontes, la situation reste confuse et pour tout dire, aléatoire, même au sein du mouvement écologiste (c’était de l’humour…). Bref, nous voici avec des personnes qui désormais occupent l’espace public dans la durée, au nez et à la barbe des traditionnels leaders d’opinion, élus par leurs pairs ou auto-proclamés. Au-delà de la motivation de ces « occupants » nocturnes, ce qu’il apparaît utile de relever au point où nous en sommes est le changement de nature de la contestation sociale depuis plusieurs années. Si les cortèges syndicaux font, il faut le reconnaître, souvent de moins en moins recette, les occupations statiques sont elles de plus en plus prisées. Les « Veilleurs » qui soutenaient l’opposition à la réforme du « mariage pour tous » et « Nuit Debout », même combat ? Sûrement pas, mais, mêmes moyens, ça se discute.

En quoi être assis par terre ensemble est-il à ce point perturbant que cela inquiète jusqu’aux plus hauts responsables politiques ? Assisterait-on à une tentative de réappropriation de l’espace public par les citoyens en garde statique de leurs libertés revendiquées ? Et si tel était le cas, qu’est-ce que tels mouvements auraient à nous dire de l’impossibilité des structures politiques traditionnelles de recueillir et de canaliser l’énergie ainsi déversée dans la rue ? Ou pour le dire autrement, faut-il être immobile pour parvenir à faire avancer les choses sur le plan des structures instituées ? Comment résister à une déconsidération de plus en plus générale des structures politiques du pays, et inversement comment accompagner un renouvellement des cadres de pensées qui ne soit pas uniquement dictés par des considérations comptables, politiciennes ou pire, extrémistes ? N’est-il pas temps de voir autrement l’espace public que comme un ensemble de lieux de consommation (y compris de drogue dans certains quartiers), ou de confrontation, mais de le penser aussi comme un espace démocratique, au sens littéral du terme, c’est-à-dire un lieu de gouvernement PAR le peuple ? N’est-il pas temps d’abandonner le modèle de l’aéroport, autrement dit d’une pompe à finances, qui dicte jusqu’à la forme et l’implantation des abribus pour penser la rue comme un repos pour l’âme, ou les choses sont et existent pour elles-mêmes avant que d’être des vecteurs de flux financiers ? N’est-ce pas aussi cela qui est en jeu ? Comment se fait-il que toutes les enseignes commerciales investissent des millions d’euros pour déterminer le meilleur emplacement d’un rayon pour nous faire acheter une plaquette de beurre, et qu’aucune de ces « techniques » ne soit réinvestie pour élever le niveau de confort et de sécurité physique et morale dans les espaces publics ? Pourquoi investissons-nous au final si peu de moyens intellectuels pour constituer un lieu où nous circulons tous les jours, en contradiction avec ce qui a été la pensée de la ville durant des siècles ? Pourquoi l’espace public est-il si hostile aux personnes affaiblies ou handicapées dans la plupart des villes de France ? La « nouveauté » ne serait-elle pas au fond dans la pensée d’un véritable « lieu commun » ? Un lieu commun sans pontifes ni poncifs (mêmes souverains), mais où chacun pourrait, sans l’approprier pour soi, mais en le respectant, trouver sa place ? Le printemps reviendra-t-il et si oui, fleurira-t-il d’abord en extérieur ? Ou bien sera-t-il une nouvelle fois articulé sous serre et sous verre par des «cerveaux» chargés de penser pour les autres ?   Au sein de Libre Esprit, candides que nous sommes, nous espérons parvenir en tout état de cause à cultiver notre jardin.

                                                                                               Libre Esprit