"Le gnan gnan contemporain" de Gilles Saunier.

       " terrorisme mode d'emploi"  
                
                    "Le Gnan-gnan contemporain"

       
Le gnan gnan nous épuise   novembre 2012
        Moralisons le climat              avril 2013
       Le  gnan gnan protège les femmes et les enfants    mai 2013
       Le tailleur de la honte    mai 2013 
 

   Et notre derniere  chronique....

Le jour où la société prendra conscience de la menace que mes écrits représentent pour elle, je ne serai pas étonné que le président de la république développe un ulcère du duodénum

Sam Guevara, intellectuel rebelle

Toi aussi tu peux en être 

Pour un gnangnan de qualité supérieure
 

Ne le nie pas, depuis ton plus jeune âge tu n’as qu’un rêve, qu’une ambition: devenir gourou. Mais pas n’importe quel gourou. Pas un de ces illuminés qui finissent par croire en leurs propres âneries au point de quitter prématurément leurs contemporains dans une apothéose de bêtise détonante. Ni un gourou de la mécanique, tu connais tes limites, tu sais l’abîme qui sépare ta panique devant un capot ouvert du charisme que se doit d’irradier tout mécanicien compétent. Tu ne seras pas non plus un gourou de la mode, ceux-là sont les premiers démodés. Quant aux gourous de la communication, leurs Rolex et toutes leurs babioles seraient autant d’indices d’échec pour quelqu’un de ta trempe.

Non, tu veux être un gourou de ton époque, un gourou du glamour, un gourou du fun. Tu veux être le philosophe qui jongle avec les paradigmes, l’essayiste qui bouleverse la société par ses vertigineux paradoxes, l’écrivain dont le style transforme en questionnement métaphysique le plus trivial des fantasmes. Tu veux devenir le sujet favori des exégètes du nouveau millénaires, le visionnaire dont naîtront les grands systèmes des siècles à venir. Tu veux qu’un jour tes pairs te commentent et t’idolâtrent avec toute la révérence que ne pourra manquer de leur inspirer la profondeur inédite de ta pensée. Tu veux être le seul vrai gourou qui compte aujourd’hui.

 Tu veux être un Gourou Intellectuel.

Mais tu ne sais pas comment faire. Devras-tu lire tous les livres? Apprendre l’allemand? T’abonner au Monde? L’ampleur de l’entreprise te rebute. Tu sens ta résolution faiblir. Allons, ne baisse pas les bras. D’autres que toi ont étudié ceux qui t’on précédé dans ce métier si gratifiant. De Lao Tse à Guy Debord en passant par Confucius ou Nietzsche, ils sont nombreux à s’être fait un nom dans la spécialité. Découvrons donc ensemble les règles simples qui découlent de l’examen comparé de leurs productions. Pour toi qui nourris la belle ambition de devenir gourou intellectuel, voici une poignée de préceptes qui, si tu les suis avec un minimum d’application, feront de toi un modèle envié dans ce domaine.

 1-    Avec arrogance tu t’exprimeras

Plus que tous ses collègues, ou peut-être à égalité avec ceux qui opèrent dans le secteur religieux, le gourou intellectuel est arrogant. La modestie, ce n’est pas sa tasse de thé. Il laisse ça aux faibles et aux imbéciles, à ceux qui n’ont pas atteint son niveau de compréhension de l’univers, en gros le reste de la population mondiale. L’humilité n’est pour lui que le signe du manque d’assurance des ses contradicteurs devant l’évidence de leur fourvoiement. S’il veut être honnête, et il l’est puisqu’il le proclame, le gourou intellectuel, pénétré de la tranquille conviction qu’il a tout compris sur tout, ne peut qu’afficher le saint orgueil du Parfait. Ce faisant il ne se vante pas. C’est juste que sa lucidité est telle qu’une chose aussi patente que la valeur de son enseignement n’a bien évidemment pas pu lui échapper. Pas à lui.

 2-    Péremptoire tu seras

Le gourou intellectuel ne pratique pas le doute. Cet outil pourtant vanté par la plupart de ses congénères ne figure pas dans sa panoplie. Quel que soit le sujet traité, le lieu, la circonstance, le gourou intellectuel parle avec autorité. Avant les autres, mieux que les autres, il sait.

Le bagage technique n’a rien à voir dans l’affaire. Les opinions contraires aux siennes peuvent être étayées, documentées, précises. Peu importe. Le gourou intellectuel a raison par essence. Parce que c’est lui. Un jour, il a trouvé le Grand Secret, et depuis il ne fait qu’appliquer le principe de cette découverte à tout ce qui passe à sa portée. D’où son incapacité à hésiter. Il voudrait bien qu’il ne pourrait pas. Il est sûr de ce qu’il proclame, c’est tout. Alors il lâche la sauce sans mettre de gants. C’est tellement agaçant d’être contredit, autant y aller franco dès le départ.

Et puis les gens sont si influençables. Parler fort et d’un ton assuré, c’est déjà convaincre les neuf dixièmes d’un auditoire.

 3-    La rigueur tu fuiras

Le gourou intellectuel est abscons, même quand il donne l’heure. Certes, il s’adresse à une élite qu’il ne veut pas décevoir. Surtout, il répugne à enivrer de son savoir ceux qui n’en sont pas dignes. Son discours est trop nocif pour être diffusé à tort et à travers. D’ailleurs il se met en danger à chaque fois qu’il ouvre la bouche, si nombreux sont ceux qui réclameraient sa tête s’ils comprenaient ce qu’il dit. Car le gourou intellectuel est avant tout un rebelle, un résistant qui parle en langage codé pour tromper les comploteurs et les puissants. Ceux qui l’écoutent, du moins.

Selon le principe qui veut que ce qui est vague est profond, le gourou intellectuel ignore la clarté. Il s’épanouit dans le confus. Mieux que tout autre il sait qu’il est d’autant plus difficile de prendre en flagrant délit de contradiction celui dont la moindre phrase peut donner lieu à quinze interprétations différentes. Et quand on lui donne l’occasion d’éclaircir certains point de sa doctrine, personne n’est plus doué que lui pour finir d’embrouiller les choses. Il s’emporte, il vitupère, il s’indigne de la bêtise de celui qui le questionne. Il ricane: n’écrit-il pas en français? Quand il ne refuse pas tout bonnement de s’exprimer, le ronchonnement de l’ermite misanthrope n’étant pas l’ustensile le moins efficace de son attirail.

 4-    Une menace tu constitueras

On l’a dit, le gourou intellectuel fait peur. Ce n’est pas qu’il soit particulièrement dangereux. Des milliards d’individus n’ont jamais entendu son nom et ne s’en portent pas plus mal. Mais ceux à qui il s’attaque le craignent plus que la peste ou l’ISF. Lui-même le reconnaît sans se faire prier, il est une menace pour l’ordre établi. C’est pour ça qu’on voudrait le faire taire, que ses contradicteurs le critiquent, et surtout que tant de gens l’ignorent. Cette indifférence, c’est une stratégie. Mais le gourou intellectuel n’est pas si naïf. Il sait que chaque phrase qu’il écrit est un nouveau coup de boutoir dans l’édifice, et que le temps approche du déclenchement de l’apocalypse dont il est le détonateur secret.

5-    La popularité tu mépriseras

Comme il aime à l’écrire, le gourou intellectuel n’écrit pas pour être célèbre. Et quand il parle dans le poste, il ne manque jamais de rappeler qu’il n’a aucune affinité avec les médias, qui moquent son sérieux et trahissent sa pensé. Aux trompettes de la renommée il oppose le pipeau de son enseignement. Le gourou intellectuel fuit la lumière et évite la foule. Il fait partie de ceux qui se mettent à couvert lorsque surgit une caméra ou un appareil photo. Il ne se laisse photographier que pour la jaquette de ses livres, où il apparaît en noir et blanc et la cigarette au bec, intempestif comme un vieux rocker, cet autre rebelle intraitable.

Voilà, ce n’est pas compliqué. Moins contraignant que la discipline d’un sportif de haut niveau. Plus euphorisant qu’un parcours politique. Cela semble même si facile qu’on pourrait se demander pourquoi le gourou intellectuel est une espèce si peu répandue.

Maintenant, examine-toi et réponds à cette simple question: sauras-tu appliquer ces quelques recommandations? Lis-les bien. Et si ta réponse est oui, alors tu peux foncer. On n’a pas si souvent l’occasion de rigoler.

 
Le 14 septembre  2013

La laïcité, c’est pas le Club Med,

C’est pas comme on veut, quand on veut.

Il y a des règles.

(Raoul Fix, auditeur « Proposition d’insertion dans la Constitution »)

 
Le tailleur de la honte 

Pour une interdiction de certains signes ostentatoires ?

 
L’autobiographie de Séverine Vertel n’a pas fini de provoquer des remous dans une société française qui aurait sans doute préféré continuer d’ignorer qu’en son sein, dans la frange la plus respectable de sa population, s’épanouissent les bourreaux qui ont fait des trente premières années de la vie de cette jeune femme pleine de vie et d’intelligence un véritable enfer. 

Séverine aurait pu naître fille de pasteur ou d’ouvrier métallurgiste. Certaines personnes semblent vouées à la tragédie dès la naissance. Lisons comment elle nous décrit son enfance. 

« J’étais obligée de porter des jupes colorées, des corsages en soie, des sacs Vuitton. Mes copines étaient toutes sales et débraillées. Elles se moquaient de moi. J’aurais tant voulu être comme elles. Mais mes parents ne voulaient rien entendre. Ils étaient très sévères. Rigoristes, même. Mon père était particulièrement strict sur les tenues que j’étais autorisée à porter. Il ne m’a jamais laissé m’habiller selon mes goûts. Lui, je l’ai toujours vu avec une barbe. Il disait qu’un médecin soucieux de son statut se devait de porter la barbe. Cela faisait partie du personnage, comme les lunettes ou le stéthoscope. » 

Comme toutes les adolescentes, Séverine a connu sa période de rébellion contre le milieu familial et l’encadrement scolaire. Mais ce qui s’exprimait chez ses camarades par un dérèglement violent quoique passager des mœurs n’a jamais dépassé chez elle le stade du léger relâchement vestimentaire. Pendant quelques mois, Séverine a porté des jeans (de marque). Ecoutons-la évoquer cette époque. 

« Je n’osais plus sortir. Je ne connaissais rien de ce que vivaient mes copines. Leur culture m’était à jamais interdite. Ma mère m’obligeait à lire Lautréamont et Baudelaire. Elle disait qu’elle comprenait mes pulsions morbides, qu’elle avait eu seize ans, elle aussi. Elle avait fait encadrer un portrait de Rimbaud qu’elle avait accroché au-dessus de mon lit. Avec une dédicace signée Arthur. Je crois qu’elle voulait sincèrement que j’aie une adolescence à problème, dans les limites fixées par mon père. Un jour, elle m’a raconté qu’une fille de sa classe, en seconde, s’était ouvert les veines sur la tombe de Boris Vian. Elle trouvait ça terriblement romantique. Elle aurait sans doute aimé que je fasse pareil. Boris Vian. Mes copines, elles écoutaient du rap ou elles étaient gothiques. »

La majorité et les études auraient dû lui permettre de s’affranchir des contraintes imposées par son entourage. La vie étudiante aurait dû lui apporter l’émancipation dont elle avait rêvé avec tant d’ardeur. Ce ne fut hélas pas le cas. En dépit d’un penchant artistique réel, Séverine se laissa presque naturellement aiguillée vers un diplôme universitaire supérieur en gestion et finances. 

« Le pire, dit-elle, c’est qu’à l’époque j’avais la conviction de faire un choix délibéré. J’étais tellement immergée dans cette idéologie fétichiste de l’apparence et du contrôle que je ne réalisais même pas que j’agissais sous la contrainte. Ce n’est que plus tard, après que j’ai obtenu mon diplôme avec mention, que j’ai commencé à soupçonner le piège dans lequel je m’étais fourvoyée en toute innocence. » 

Pendant que ses copines qui ont raté leurs études se découvrent enfin oisives, jouissant de cette liberté rare que donne la faculté d’organiser son temps à sa guise, mariées à leurs collègues masculins qui, eux, ont réussi, Séverine enfonce le clou de son destin. Elle décroche un poste de chef de mission dans un cabinet d’audit international. Et le cauchemar continue. Ecoutons-la encore. 

« C’était sept jour sur sept, du premier janvier au trente et un décembre. Comment voulez-vous développer une pensée autonome dans de telles conditions? Tout était sous contrôle. Mon emploi du temps. Mes déplacements. Mon apparence. L’uniforme, c’était talons aiguilles et tailleur. Et le maquillage, toujours impeccable. Montrer la femme que j’étais vraiment aurait été malsain. Aucune coquetterie ne m’était autorisée. Un jour, j’ai osé mettre un foulard. Un foulard Hermès, je précise. J’ai cru qu’ils allaient m’excommunier. Je veux dire, me licencier. J’étais toujours dans la secte. Je ne l’avais jamais quittée. Et j’avais l’impression de plus en plus pesante que jamais je ne pourrais lui échapper. Mes parents étaient si fiers de moi. » 

Ainsi encadrée, Séverine n’a que de brefs aperçus de ce qu’aurait pu être sa vie. Quand elle fait un saut dans une grande surface pour acheter le sandwich qu’elle grignotera entre une réunion de synthèse et une course en taxi jusqu’à l’aéroport le plus proche, elle écoute, éberluée, les caissières se raconter leurs dernières vacances où le film qu’elles ont vu la veille à la télévision. Dans la rue elle croise d’autres femmes qui ne courent pas, qui parlent entre elles, qui lui semblent avoir choisi leurs vêtements en toute indépendance. Et qui n’ont pas l’air malheureux pour autant. « Bon, se dit-elle dans un éclair de lucidité, elles sont mal habillées. Et alors? » 

De son propre aveu, aujourd’hui encore, Séverine éprouve des difficultés à se défaire de son conditionnement. Parfois, quand elle se sent loin des regards, elle glisse ses pieds dans une paire de chaussures à talons hauts. Pour expier son émancipation, avoue-t-elle avec un sourire contrit. Elle n’arrive à quitter son soutien-gorge pour dormir que depuis que son livre est entré dans la liste des best-sellers. Et elle doit invoquer toute la puissance de sa volonté pour résister à la culpabilité qui menace de la submerger quand elle aperçoit un tailleur dans une vitrine ou sur un magazine. 

Connaitrions-nous le témoignage de Séverine si la providence n’avait mis sur sa route celui qu’elle appelle son bon Samaritain? Il est permis d’en douter. Mais pour une âme extirpée des griffes de l’embrigadement, combien souffrent encore, silencieuses et résignées, sous le joug de l’intégrisme? Séverine elle-même n’en finit pas de s’émerveiller du tournant radical qu’a négocié son existence le jour où elle a croisé Jean-Paul, à l’occasion d’un séminaire. L’incorruptible infiltré de la laïcité lui a fait prendre le virage a quatre-vingt-dix degrés qu’elle attendait inconsciemment depuis une éternité. Grâce à lui elle a découvert ce bien à la fois si commun et si précieux, la liberté. Ecoutons-là nous décrire sa nouvelle vie dans le dernier chapitre de son livre. 

« Pendant tout ce temps je n’avais pas envisagé une seconde qu’il pût exister  un espace aussi épanouissant que la communauté qui m’accueille aujourd’hui. Enfin je suis libre. Libre de me réveiller le matin en sachant que personne ne m’empêchera d’enfiler une paire de sabots, un pull-over en laine de brebis ou un pantalon en cuir de mouton. Libre de travailler aux champs de l’aube au crépuscule sans soucis de rentabilité ni de facturation horaire. Libre de me rendre à l’office sans devoir au préalable envelopper mon corps dans un tissu coûteux… Libre, tout simplement. » 

Le brulot de Séverine Vertel a éveillé de nombreuses consciences. Il ne passe pas une semaine sans qu’une manifestation ne voie fleurir des forêts de banderoles réclamant une prise de position ferme du législateur. Les mouvements féministes, relayés par les intellectuels et le personnel politique, prônent une action radicale. « Aucune femme, clament en chœur tous ces gens rassemblés, ne devrait se voir imposer le port du tailleur au vingt-et-unième siècle. Ce genre d’archaïsme n’est même plus tolérable dans le tiers-monde. » 

Maintenant, Séverine est sortie d’affaire. Elle a changé de milieu, de métier, de vie. Peu à peu, avec l’aide de bénévoles, elle apprend à se reconstruire. Mais la question est plus que jamais d’actualité: pour une femme sauvée, combien vivent encore dans l’esclavage?

 Le 12 mai 2013

   
 

L’homme est un animal moral.

(Aphorisme gnangnan)

 Les autorités mobilisées contre les giboulées de mars

                                                      Et la tempête d’ Avril !

 Vers une moralisation du climat

 Il faut moraliser le climat en France, tel est l’objectif affiché par Météo France. L’organisme public est déterminé. « Le retour récurrent, chaque année, des mêmes intempéries aux mêmes périodes, malgré les promesses et les vœux pieux de l'ensemble de la classe politique, n’est tout simplement plus tolérable dans un état qui se veut moderne ». Voila ce que proclame le directeur récemment nommé du tout nouveau comité d’éthique de Météo France.

 Certains esprits critiques voient une coïncidence suspecte entre cette prise de conscience opportune et la diffusion par Médiapart du résultat d’une enquête de plusieurs mois sur l’évolution du volume des précipitations neigeuses dans les Alpes françaises. L’étude, qui passe au microscope les statistiques de ces vingt dernières années, met en évidence une corrélation édifiante par sa constance entre la fixation des périodes des congés scolaires et l’alimentation en neige des domaines skiables nationaux. Le journal virtuel pose de but en blanc la question : « Les exploitants des remontées mécaniques s’en mettraient-ils autant dans les poches si les vacances de février tombaient en juin ? » Et le site de s’étonner : « Comment personne ne s’est-il jamais interrogé sur la fixation systématique des congés de Noël au mois de décembre ? Car en effet, que deviendraient les bénéfices scandaleux des stations de sports d’hiver si le gouvernement fixait désormais les vacances de Noël au mois d’août ? » Il semblerait qu’une fois de plus le site d’information en ligne d’Edwy Pleinel ait mis le doigt là où ça fait mal.

 Tirant les conclusions de ces révélations, François Bayrou a été le premier homme politique à monter au créneau. « Les Français, dit-il, n’ont pas à supporter les inconvénients de manœuvres politiciennes dont l’unique objectif, une fois de plus, n’est autre que l’enrichissement continuel de la fraction la plus aisée de la population. La neige n’est pas la seule conséquence de l’hiver. Les Français subissent déjà trois mois de froid, de gel et de verglas, de quel droit exigerions-nous d’eux qu’en plus ils passent le mois de mars calfeutrés dans leurs studios minables pendant que s’abattent dans leurs rues et sur leurs vitres les giboulées du même nom ? » Convaincu de la justice sociale  et morale de son combat, François Bayrou propose de soumettre à ses concitoyens la question suivante par référendum : « Etes-vous oui ou non favorable à une répartition plus équitable des saisons dans l’année ? »

Le débat semble ne faire que commencer. D’autres voix se font entendre, promettant de nous distraire au moins jusqu’à la prochaine vague d’attentats terroristes. « Les giboulées de mars sont une tradition française », déclare par exemple Eric Zémour, prenant une fois de plus le contrepied de la bien-pensance ambiante. Pour l’éditorialiste polémiste, il est hors de question de remettre en cause ce qu’il considère comme un emblème national incontournable.

« Les giboulées de mars remontent à l’aube de notre histoire », proclame-t-il avec la conviction qu’on lui connaît. « Elles ont façonné l’esprit de notre pays au même titre que la religion chrétienne ou la belle couleur claire de notre épiderme. Ceux qui veulent leur abolition ne comprennent rien à l’esprit français. De manière générale, d’ailleurs, ceux qui ne sont pas d’accord avec moi ne comprennent rien à rien. Et je ne suis pas le seul à le penser. »

A peine rentrée de sa tournée de mobilisation des familles chrétiennes en faveur de la légalisation des hosties parfumées au cannabis, Frigid Barjot s’est à son tour emparée du sujet. La passionaria du catholicisme fun n’accepte pas que les suppôts de Satan s’attaquent à ce qu’elle considère comme le ciment de notre société, basée comme chacun sait sur le couple hétérosexuel et la canicule estivale. Elle est d’autant plus décidée à se faire entendre qu’elle en a parlé avec Jésus et le Saint-Esprit à l’occasion d’une biture en boîte il n’y a pas plus d’une semaine, et qu’ils étaient tous les deux de son avis. Le premier en a d’ailleurs touché deux mots à son père, qui n’est autre que le créateur de toute chose dont, entre autres, le partage de l’année en saisons. Et l’opinion de Papa n’a pas varié d’un iota sur le sujet depuis la Genèse : ceux à qui Son œuvre ne convient pas n’ont qu’à aller vivre chez ces putains de communistes.

On le voit, le sujet n’a pas fini de mobiliser les sensiblités

Il n’est pas de bonheur plus vif que la dénonciation d’un coupable,

fût-il innocent.

(Aphorisme gnangnan)

Indignez-vous, indignez-vous, il en restera toujours quelque chose.

(Extrait du Manuel de la Victime, édition 2013)

 

 Le gnangnan protège les femmes et les enfants

 
L’enfant, cette créature égoïste, hypocrite et féroce que les gens lucides redoutent plus que la crise financière ou le tsunami, est le vecteur par excellence du gnangnan. D’autant plus sournois qu’à l’opposé du crotale ou du scorpion, à qui l’on doit reconnaître l’honnêteté d’une physionomie en adéquation avec leur nature, il présente un aspect globalement inoffensif, l’enfant jouit d’une immunité quasi sacrée au sein de l’espèce humaine. La meilleure illustration de l’a priori d’innocence dont il bénéficie n’est-il pas ce dicton selon lequel la vérité sortirait de sa bouche? Que la communauté clairvoyante et responsable des adultes puisse encourager la propagation d’une ânerie aussi incompatible avec l’expérience quotidienne nous en dit long sur sa vulnérabilité au gnangnan infantile. On pourrait en rire si les conséquences n’en étaient pas si souvent tragiques.
 
La pédophilie se place au premier rang des abominations les plus aptes à susciter l’indignation. Le pédophile s’attaque à plus faible que lui pour le transformer en un objet destiné à son seul plaisir, détruisant sa vie au passage. Les sociétés civilisées tiennent avec raison la pédophilie pour un crime.
 
Il y a quelque temps, la société française hautement civilisée s’est mise à voir des pédophiles partout. Dans la foulée de faits divers certes horribles, mais ponctuels, il fallut du jour au lendemain se convaincre qu’un français sur deux était pédophile. Il suffisait du soupçon d’un attouchement dans une arrière-cour à Menton ou à Brest pour que l’évènement fasse la une de l’actualité si bien qu’on avait l’impression que partout, chaque jour, il se passait quelque chose de pédophile. Des intervenants sociaux zélés nous étaient montrés déferlant dans les classes maternelles avec pour mission d’y débusquer au moyen d’interrogatoires serrés des pères développant des méticulosités suspectes dans la toilette de leurs bambins, ou des instituteurs pratiquant avec un enthousiasme malsain le rituel de la petite tape sur les fesses. Personne n’échappait à la suspicion. S’ils ne voulaient pas courir le risque d’être lynchés, les adultes de sexe mâle devaient s’astreindre au contournement systématique des crèches et des écoles primaires dans leurs déplacements urbains. Seuls les pères, oncles et cousins les plus audacieux, ou les plus inconscients, se risquaient à effleurer de leurs lèvres une joue potelée hors la présence d’un huissier. Le moindre détail de comportement, un enfant maussade, une mère nerveuse, un teckel dépressif, devenait la preuve d’une ignominie familiale secrète. Abandonnant leurs fantasmes d’héroïsme commun, les braves gens rêvaient de devenir vedettes du journal de vingt heures pour avoir rapporté à la gendarmerie que parmi leurs voisins il y avait un célibataire à la jovialité bizarre, qu’ils soupçonnaient un collègue de travail d’acheter des sucettes par Internet, ou encore qu’en face de chez eux un couple d’apparence pourtant respectable élevait cinq enfants. Les gamins sur-sollicités témoignaient à tour de bras. Les dénonciations publiques se multipliaient, suivies de déménagements honteux, de démissions forcées, de procès tonitruants, parfois de suicides. Il fallut le scandale des accusations mensongères d’Outreau pour que la folie commence à céder du terrain devant la raison retrouvée.
 

Les années délétères du syndrome pédophile auraient dû servir de leçon. Mais le balancier des peurs et des repentances n’est jamais en repos et son oscillation, seul exemple avéré du mouvement perpétuel, fait régulièrement poindre la volonté plus ou moins consciente de trouver un nouvel objet à la soif d’indignation des foules.
 

Parmi les tentatives contemporaines, le drame des femmes battues émerge par intermittences depuis quelque temps déjà. Comme c’était le cas pour la pédophilie, le mal existe, et sa gravité est évidente, son ampleur validée par des statistiques incontestables. Et comme ce fut le cas pour la psychose pédophile, l’appel médiatique à la dénonciation, cristallisé par des spots télévisés efficaces, permet de prédire les pires excès. Car comme l’enfant ou le bébé phoque, la femme constitue un terreau propice au développement du gnangnan.
 

Les femmes, nous martèle-t-on par exemple, perçoivent à travail égal un salaire inférieur de trente pour cent à celui des hommes. Précision au passage: le calcul de ce pourcentage ne compare par des salaires horaires. Dans sa détermination chaque salarié est pris pour une unité, qu’il soit à temps complet ou à temps partiel, l’idée étant que l’écart rend compte par la même occasion de l’inégalité de traitement des sexes dans l’affectation des postes à temps partiel. Les commentateurs de tout bord ne s’en bousculent pas avec moins d’ardeur pour enfourcher un cheval de bataille qui possède cette qualité qu’ont les motifs d’indignation à la mode de faire taire leurs contradicteurs par leur simple énonciation.
 

Quand un journaliste, pensant lui faire plaisir, faisait remarquer à Stéphane Hessel la prolifération mondiale des foules indignées manifestant dans un bel ensemble, à Wall-Street comme à Madrid, contre la perte de ce magnifique idéal humaniste né de l’après-guerre qu’est le droit à la croissance ininterrompue du pouvoir d’achat des classes moyennes, l’ancien résistant tempérait l’enthousiasme de son interlocuteur en lui rappelant que s’indigner n’était pas forcément louable en soi, fallait-il encore s’interroger au cas par cas sur l’objet de l’indignation. Il ne suffit pas de rebaptiser une revendication d’un nom sanctifié par le succès d’un livre pour la transformer en cause sacrée. Il ne suffit pas de dénoncer à tour de bras et à tort et à travers au nom d’une indignation légitime pour contribuer un tant soit peu à l’amélioration du monde.

Le gnangnan aime l’indignation pour la bonne conscience qu’elle donne. Peu importe son objet, tout est dans la forme. Il faut d’abord s’indigner d’un scandale ou d’un fait divers, puis il faut se réjouir de la désignation des coupables, dont il faut à grands cris réclamer le juste châtiment. Que le bouc émissaire du moment ne soit responsable de rien n’a qu’une importance secondaire. C’est juste que ça fait tellement du bien.

 

Je reprendrais bien un peu de choucroute

(Haïku alsacien, anonyme)

 

Je reprendrais bien un peu de Jeanne d’Arc

(Haïku rouennais, Mgr Cauchon, évêque)

 

Je reprendrais bien un peu de libre esprit

(Haïku élémentaire, Pascal Fombonne, président)

 

Ce chanteur de variétés est un pur génie

(Haïku gnangnan)

 
Le gnangnan nous épuise
 

Le gnangnan est partout, sur les écrans, dans les journaux, dans la rue et sur les murs. Souvent il se cache, le gnangnan est sournois. Sachons nous en protéger, le gnangnan est efficace. 

Mais qu’est-ce que le gnangnan ? 

Le gnangnan est le vaporisateur qui fait briller ce qui est terne, le scalpel qui rajeunit l’organe vieillissant, la pompe à air qui gonfle ce qui est plat. Le gnangnan est le commentaire qui illumine, la légende qui magnifie. Le gnangnan est ce qui suscite notre émerveillement là où nous devrions fuir, hurler ou éclater de rire. 

Le gnangnan n’est pas un complot. Sauf dans la publicité, il est rarement conscient. Il a toujours existé et il nous survivra. Ce n’est pas une raison pour ne pas s’en défendre. 

Mais toi, où en es-tu avec le gnangnan? 

Si tu trouves incongru qu’un homme politique soit invité à se pavaner pendant tout un après-midi sur le canapé d’une émission de variétés en compagnie d’un chœur de people idolâtres tandis que la caméra montre régulièrement son papa et sa maman émus au premier rang du public… 

Si tu cherches encore par quel processus les préoccupations égocentriques de post-adolescents manifestement choisis pour leur vacuité sont devenus un spectacle digne d’être filmé… 

Si tu t’es énervé avant tout le monde de voir la psychose pédophile s’abattre sur de trop exemplaires petits bourgeois chabroliens que seul accusait la logorrhée délatrice d’une manipulatrice aussi crédible que les promesses d’un candidat à l’élection présidentielle… 

Si tu t’étonnes, regardant d’étranges athlètes bodybuildés se disputant un ballon même pas rond, d’entendre des mots comme héros, guerrier, gloire ou sacrifice… 

Si tu n’as pas succombé à la pulsion de courir t’asperger de cendres sur le mausolée d’une princesse dont la fin prématurée ne t’a pas fait oublier que tout au long de sa vie elle a omis avec constance de te téléphoner pour t’inviter à boire une bière au Ritz avec elle… 

Si l’indignation vertueuse ne sera jamais pour toi un argument… 

Si les éternels révoltés du rock et d’ailleurs te font moins souvent penser à d’intrépides maquisards qu’à des rentiers avisés… 

Si te laissent dubitatif les biographes ne trouvant dans toutes les époques de l’Histoire que des saints actuels, féministes, xénophiles et altruistes, ouverts aux cultures exotiques et militants du mariage homosexuel, opposés à l’esclavage comme à la taxation des plus values mobilières selon le barème progressif de l’impôt sur le revenu… 

Si tu n’arrives pas à verser une larme au spectacle d’artistes populaires découvrant au cours de voyages remarquablement bien organisés qu’il existe encore des contrées reculées où les pauvres n’ont pas la télévision… 

S’il te semble que les commentaires des intellectuels et des philosophes en vue sur l’actualité internationale se distinguent de moins en moins des élucubrations ronflantes de ton beau-frère en fin de banquet familial… 

Si l’une au moins de ces réactions éveille en toi un écho… Alors oublie ta frustration et ton agacement, cultive ton rire et bénis ta fatigue, ton détecteur de gnangnan résiste plutôt bien à l’air du temps. Tu peux encore être sauvé. 

Le 1er novembre 2012

Débat sur le terrorisme: mode d’emploi.

 

Ce soir, à vingt-trois heures, la télévision consacre une émission de plateau de deux heures au terrorisme islamique. Vingt-trois heures, c’est tard. Deux heures, c’est long. Et tu aimes te coucher tôt. Mais il y aura forcément quelqu’un, demain, pour aborder le sujet devant toi, au restaurant, à la cafétéria ou à la cantine.

Comment t’y préparer ?

D’abord, pour ne pas commettre d’impair, tu commenceras par laisser parler ceux qui auront vu l’émission. Il te suffira ensuite, à leur exemple, de te référer aux participants comme à « l’ancien des services secrets », au « journaliste qui est venu vendre son bouquin », à la « copine du ministre », au « type du Cnrs abonné à la télé » ou à « celle qui avait de la barbe ». Si tu es scrupuleux, tu apprendras par cœur la liste des invités, que tu trouveras dans ton guide télé favori. Attention, cependant, aux soupçons que pourrait susciter une mémoire des noms trop parfaite. Le seul nom sur lequel aucune erreur ne sera tolérée est celui du présentateur; s’il y a des chances pour que son plateau rassemble les bons clients habituels, lui seul jouit d’une véritable célébrité, puisqu’il est présentateur à la télévision.

Voici maintenant un résumé des moments forts de cette émission que tu n’auras pas vue, mais dont tu pourras ainsi parler avec aisance.

23h05 – Interrogé sur Al-Qaida par le présentateur, le savant du Cnrs se lance dans une longue explication d’où il ressort qu’Al-Qaida n’est pas une organisation pyramidale traditionnelle, mais plutôt une nébuleuse. Tous les autres hochent la tête, c’est le mot, nébuleuse. Tous les autres sauf un, réfractaire, pour qui Al-Quaida serait plutôt une pieuvre. S’ensuit une dispute sur la pertinence relative de chaque définition. Le présentateur, avec sa fausse naïveté coutumière, calme le jeu en suggérant l’expression nébuleuse tentaculaire.

23h20 – La discussion roule sur la mort d’Oussama Ben Laden. Un invité hargneux et plein d’assurance déclare qu’il ne fait pour lui aucun doute que Ben Laden est toujours vivant. L’invité a ses sources, qu’il évoque sans les préciser. Il affiche la désinvolture de ceux qui en on vu, et des saumâtres. Il a baroudé dans des milieux pas clairs, il s’y est fait des relations pas catholiques (voire musulmanes), lesquelles l’alimentent en informations que seuls ceux qui ne sont pas nés de la dernière pluie peuvent connaître. Il raconte d’ailleurs tout ça très bien dans son livre. Mais les autres se moquent de lui. Comment pourrait-il savoir quelque chose qu’ils ne savent pas? Son énervement croissant ne convainc personne. Oussama Ben Laden est-il encore de ce monde? Impossible d’avoir une certitude sur la question, ce sera la conclusion que le présentateur, avec cette fausse naïveté qui est sa marque, tirera de l’échauffourée.

23h35 – Au milieu d’un brouhaha, le journaliste prend le plateau de court en s’écriant qu’il était un ami personnel du commandant Massoud. Il l’a rencontré à plus d’une occasion, dont une fois, la deuxième et la dernière, pendant au moins dix minutes. L’ancien agent des service-secrets prend alors la parole pour révéler que pendant le déroulement d’une mission sous couverture, à Kaboul, il a vu Massoud à la télé pendant plus d’une heure. La spécialiste de l’Afghanistan l’interrompt en s’exclamant, indignée, que si quelqu’un est qualifié pour évoquer le souvenir de Massoud, c’est bien elle, puisqu’elle a lu tous les livres écrits sur lui. Bernard-Henri Lévi fait taire tout le monde en narrant avec émotion le jour où il s’est livré à la fameuse cérémonie afghane du partage du sandwich au saucisson avec son copain Massoud.

Les gens qui n’ont encore rien dit sont crispés autour de la table. On sent qu’ils échangeraient volontiers la cassette de leurs ébats torrides avec Georges Bush contre une photo de Massoud où une tête ressemblant à la leur pointerait à l’arrière-plan. Personne n’ose intervenir jusqu’à ce que le présentateur, avec cette fausse naïveté qui ne trompe plus personne, demande à Bernard-Henri Lévi ce qu’il est venu faire dans une émission où personne ne l’a invité.

23h50 – Le savant du Cnrs déploie un discours interminable, farci de chiffres et de termes techniques, illustré de cartes et de schémas qu’il replie à peine les a-t-il exhibés, dans lequel il démonte avec précision les structures et les mécanismes éminemment complexes grâce auxquels le terrorisme international finance ses agissements partout dans le monde. On voit qu’il maîtrise le sujet. Ses voisins somnolent plus ou moins ouvertement. « Si je comprends bien ce que vous venez de nous dire », résume le présentateur avec sa fausse naïveté si bien rôdée et le souci, légitime, de voler au secours du téléspectateur forcément submergé par ce carpet bombing de mots de plus de trois syllabes, « si j’ai bien compris, » répète cet homme rigoureux, soucieux de clarté, « vous êtes en train de nous expliquer que toute cette histoire de réchauffement planétaire ne serait qu’une vaste fumisterie propagée par les néo-gauchistes et autres nostalgiques du goulag? C’est bien ça? »

Le savant du Cnrs, invité récurrent des émissions du présentateur, hoche la tête, avec toutefois un léger froncement de sourcils.

00h05 – Au bout d’une heure de débat, le présentateur veut faire le point. Transpirant la fausse naïveté par tous les pores de sa peau, il demande à chacun si, à son avis, le territoire français est visé par le terrorisme et, dans l’affirmative, à quelle échéance, et sinon pourquoi cette peur de dire la vérité aux français?

Chacun se plie poliment à l’exercice. Le sentiment général est au pessimisme raisonné. En gros, ça va être dur, il va y avoir des attentats mais, bon, le Gign en a vu d’autres. Alexandre Adler, qui s’exprime en dernier, commence par asséner qu’il ne comprend pas comment les ignares qui l’entourent osent prétendre expliquer le terrorisme actuel sans référence préalable à la querelle religieuse qui a opposé pendant près de deux semaines, au treizième siècle avant notre ère, le village sémitique de Kâddhi (21 habitants, 2 chiens, 30 moutons) à la ville-garnison hittite de Qalesh (ses remparts, sa briqueteries, ses peintures sur toile de jute). Il est convaincu (mais comme d’habitude, lui seul a su le voir) que ce conflit ancien, négligé à tort par les livres d’histoire, est à l’origine de tout. Il est tranquille, il sait bien que ce ne sont pas les larves incultes dont il doit subir la proximité ce soir qui le contrediront là-dessus. D’ailleurs il n’arrive toujours pas à se faire à l’idée qu’on puisse le contredire sur quoi que ce soit.

00h30 – Toute le monde parle en même temps depuis environ cinq minutes. Les gros mots et les noms d’oiseaux fusent: anti-américain primaire, adepte de la théorie du complot, alter-mondialiste, néocolonialiste, on va te le faire bouffer ton maïs trans-génique, enfoiré toi-même, etc.

Le présentateur arrive enfin à ramener un peu de calme. Il donne la parole à son invité people, un rappeur dont le dernier album égraine les maux dont souffre notre société, le chômage, la pollution, la guerre, la faim dans le monde, le sida, le prix des Ferrari, le cours du cannabis, les flics. Surtout les flics. Le rappeur s’est converti à l’Islam mais il est contre les attentats. Il demande au passage si personne n’a vu Salman Rushdie, en fait il est venu parce qu’il croyait que l’écrivain faisait partie des invités, il aimerait bien le rencontrer un de ces jours rapport à un contrat en suspens. Le présentateur, avec sa fausse naïveté coutumière, l’incite à développer. Le rappeur s’éclaircit la gorge. Sa voix est rauque. Il éternue. Il larmoie. Il se mouche. Il ne pourra pas en dire plus. Il vient de passer deux heures assis à côté d’Alain Finkielkraut, dont la frénésie gestuelle l’a enrhumé pour le compte.

00h59 – Le présentateur, avec cette fausse naïveté qui commence à sérieusement fatiguer tout le monde, demande à chacun de donner sa conclusion en vingt-trois secondes, mais… ah non, désolé, on lui dit que l’émission est terminée, bonsoir à tous, et rendez-vous au prochain numéro, où l’on débattra, toujours entre potes, de l’acharnement incompréhensible de nos amis européens à ne pas voter pour le représentant de la France au concours Eurovision de la chanson.